
Le Maroc arrête le journaliste exilé Ali Lmrabet à l'aéroport de Tanger pour des accusations vagues, suscitant les critiques des organisations de défense des droits
Le journaliste dissident Ali Lmrabet a été arrêté à l'aéroport de Tanger lors de son premier retour au Maroc en cinq ans et transféré à une unité de police à Casablanca pour interrogatoire sur des accusations aux contours flous.
Arrestation à l'arrivée
Ali Lmrabet, journaliste marocain de 66 ans possédant la nationalité française et vivant à Barcelone depuis plus de 20 ans, a été arrêté dimanche 12 juillet 2026 à son arrivée à l'aéroport de Tanger. Il avait voyagé depuis Barcelone pour des raisons personnelles, son premier retour au Maroc en cinq ans. Son épouse, Laura Feliu, a déclaré à Europa Press que Lmrabet l'avait appelée vers 19 heures pour lui dire qu'il était retenu à la préfecture de Tanger. Plus tard dans la nuit, il a été transféré à environ 300 km au sud, à la Brigade nationale de la police judiciaire de Casablanca, pour interrogatoire. Lundi matin, il ne connaissait toujours pas les charges précises qui lui seraient reprochées.
Lorsqu'ils l'ont arrêté, ils lui ont dit que les accusations étaient liées à la 'diffusion de fausses informations et contre les institutions marocaines'.
Accusations vagues, silence judiciaire
Le parquet n'a fait aucune déclaration publique. Les autorités judiciaires marocaines n'ont pas répondu à la demande de commentaire de Reuters, et lorsque l'AFP a contacté le bureau du procureur général, celui-ci a refusé de répondre. Le média numérique progouvernemental Hespress a rapporté lundi que Lmrabet serait jugé comme tout autre citoyen pour des accusations pénales, citant la diffamation. Un élément déclencheur pourrait être une vidéo publiée sur sa chaîne YouTube le 9 juillet, dans laquelle il interpelle le secrétaire général du Parti du progrès et du socialisme, Nabil Benabdallah, au sujet d'allégations concernant une interdiction de voyage imposée à Lmrabet en 2003.
Alors que les autorités marocaines arrêtent des journalistes indépendants, elles protègent des figures policières qui ont célébré les tirs et les meurtres de manifestants de la génération Z. Aucune enquête n'a été ouverte et ils restent protégés.
Une longue histoire de répression
Lmrabet a été un pionnier de l'ouverture de la presse au début du règne de Mohammed VI, en tant que rédacteur en chef de l'hebdomadaire francophone Le Journal. En 2003, il a été condamné à trois ans de prison pour « lèse-majesté » après avoir publié un dessin représentant un bras censé appartenir au roi. Ses deux magazines satiriques, Demain magazine en français et Douman en arabe, ont été fermés. Il a été gracié en 2004 mais interdit d'exercer le journalisme au Maroc pendant dix ans à compter de 2005. Il a déménagé à Barcelone, épousé l'universitaire espagnole Laura Feliu et élevé deux enfants de nationalité espagnole. Après l'expiration de l'interdiction, les autorités marocaines ont tenté de lui retirer ses documents marocains ; Lmrabet a entamé une grève de la faim à l'ONU à Genève et a réussi à récupérer ses papiers.
Réactions des organisations de défense des droits
Reporters sans frontières (RSF) a exigé la libération immédiate de Lmrabet lundi, condamnant l'enquête comme une tentative de réduire au silence les voix critiques. L'Association marocaine des droits humains (AMDH), indépendante, a également appelé à sa libération et mis en garde contre la transformation de différends sur la liberté de la presse en affaires pénales. Son communiqué décrit un contexte de restrictions croissantes sur les médias indépendants et une « relation tendue » entre les autorités et les journalistes qui font face à la répression, au harcèlement, à la détention et à des peines injustes.
Nous exprimons notre profonde inquiétude que cette détention puisse s'inscrire dans le cadre de politiques officielles visant à asphyxier les journalistes indépendants, en particulier les journalistes d'investigation, dans le but de réduire au silence les voix critiques et de saper le droit des citoyens à l'information.
L'intervention du groupe a brisé ce qu'El País a décrit comme un silence généralisé au Maroc sur cette affaire.
Un test pour Madrid et Paris
L'arrestation de Lmrabet place les gouvernements espagnol et français dans une position délicate. Il possède la nationalité française et réside en Catalogne avec sa femme espagnole et ses enfants. El Confidencial a noté que le Premier ministre français Sébastien Lecornu devait arriver à Rabat le lendemain, tandis qu'El Mundo a éditorialisé que le silence du gouvernement espagnol s'inscrit dans un schéma de concessions et de mutisme envers Rabat depuis le changement brutal de politique de Madrid sur le Sahara occidental. Le journal a soutenu que l'Espagne a une « obligation morale et politique » d'exiger des garanties pour Lmrabet et de rappeler au Maroc qu'aucun partenariat stratégique ne peut être bâti sur la persécution des journalistes.
Détérioration de la liberté de la presse
Cette affaire survient dans un contexte de déclin marqué des indicateurs de liberté de la presse au Maroc. RSF classe le pays au 105e rang sur 180 nations. Freedom House lui attribue 37 points sur 100, qualifiant le royaume de « partiellement libre ». Un rapport mondial sur l'expression de l'UNESCO a qualifié le Maroc de « restrictif » avant de relever cette évaluation à « hautement restrictif » à partir de 2017. La répression s'est intensifiée au cours de l'année écoulée : les forces de sécurité ont utilisé une force excessive pour réprimer les manifestations nationales GenZ212 en septembre 2025, et des militants ont été inculpés pour diffamation, diffusion de fausses nouvelles et menace à la sécurité de l'État. Les organisations de défense des droits affirment que le schéma est cohérent : le droit pénal est utilisé pour réduire au silence les voix indépendantes, tandis que les policiers accusés de violences contre des manifestants ne font l'objet d'aucune enquête. El Mundo a décrit l'affaire Lmrabet comme le dernier visage d'une dérive répressive dans laquelle la liberté d'expression est traitée comme une menace pour la stabilité.


